Le territoire contre le profit: la voie de l’économie sociale et solidaire
La campagne pour l’élection présidentielle est lancée.
Comme dans toute campagne, derrière le brouillard du marketing politique et les grosses ficelles de communication, de réels débats émergent. Quasiment tous les candidats placent la question de la réindustrialisation de notre pays et de la localisation des activités au cœur de leur programme, et ils ont raison. Car si l’argent et le profit n’ont n’ont pas de frontières (à part celles que le peuple décide démocratiquement de leur mettre, et il faut reconnaître qu’elles sont particulièrement faibles), les hommes et les femmes, eux vivent sur des territoires.
Fixer l’activité économique: l’économie sociale et solidaire, une voie à explorer sérieusement
L’économie sociale et solidaire (l’ESS), c’est une façon de créer des richesses de manière démocratique et sans profit (acapitaliste, c’est-à-dire, pour faire simple, que les fruits du travail ne servent pas à engraisser des actionnaires). Concrètement, ce sont les associations, les coopératives, les mutuelles (détenues par des sociétaires) et certaines entreprises qui adoptent leurs principes de fonctionnement. On le sait peu, mais cette façon d’entreprendre représente plus d’1 emploi sur 10 dans notre pays.
L’économie sociale et solidaire apparaît encore trop souvent comme une « béquille des pouvoirs publics » ou une « économie subventionnée »: non seulement, l’ESS se déploie dans tous les secteurs de l’économie ( services, mais aussi agriculture et surtout industrie), mais quand on compare les milliards d’euros d’aides publiques (crédits d’impôts, infrastructures, commande publique…) que touchent les entreprises capitalistes, il n’est pas sûr du tout que l’ESS soit la plus subventionnée. J’ai eu l’occasion de travailler dans le cadre du Laboratoire des idées du Parti socialiste sur ce que pourrait être une politique de gauche pour l’ESS une fois notre camp politique revenu au pouvoir .
les caractérisitiques de l’ESS
- l’utilité sociale, sociétale, environnementale
- la gouvernance démocratique
- la lucrativité limitée
- l’ancrage territorial
L’économie sociale et solidaire est dirigée soit par ses salariés, soit par des gens qui ont intérêt à ce que l’activité économique se maintienne dans le territoire (élus locaux, adhérents des associations, sociétaires des mutuelles…). Elle est donc quasiment indélocalisable.
De plus, dans une période où la dépense publique est trop souvent considéré comme de l’argent « jeté par les fenêtres » ou comme un « boulet au pied de la compétitivité», l’argent dépensé dans l’ESS est particulièrement efficace: un euro d’argent public dépensé dans l’ESS génère 3,5 euros de salaires et cotisations sociales. François Hollande ne s’y est d’ailleurs pas trompé: la nécessité de mettre des fonds à disposition de l’ESS est au coeur du premier de ses 60 engagements pour l’élection présidentielle
Des réponses concrètes et de l’utopie.
Bien sûr, l’ESS a ses canards boîteux et ses brebis galeuses, mais on s’aperçoit qu’à partir du moment où le principe de fonctionnement démocratique l’emporte sur les autres logiques internes à une entreprise, cela produit des effets positifs non négligeables. C’est ainsi que globalement, les entreprises de l’ESS sont plutôt
• moins inégalitaires: à partir du moment où l’on peut voter un écart de rémunération entre le haut et la base de la hiérarchie, cela a des effets concrets.
• Plus durables: la nécessité de pérenniser l’activité économique amène assez vite à rechercher des solutions plus écologiques et plus innovantes.
• Plus créatrices d’emploi.
On voit assez vite l’intérêt concret de diffuser ce modèle de création de richesse pour apporter des réponses aux grands problèmes qui se posent à notre société. J’y vois également une raison supplémentaire: celle de reprendre la marche du progrès, là où elle s’est arrêtée, c’est-à-dire aux portes des lieux de création de richesses, les seuls endroits où la citoyenneté est trop souvent à son niveau minimal. Affirmer qu’il existe une alternative au tout-marché et au tout-Etat, une alternative de progrès qui n’a pas encore essayée pleinement, c’est aussi convaincre qu’il existe encore des voies vers une société meilleure, et donc réenchanter ce monde.
Et dans le Pas-de-Calais et à Arras ?
Le groupe socialiste du Conseil Général vient de se lancer sous l’égide de Jacques Napieraj () et Dominique Dupilet dans une réflexion sur le sujet. Une première soirée de débat (riche et passionnante) s’est tenue récemment avec de nombreux acteurs du secteurs .
J’ai eu l’honneur de l’animer. Il est déterminant que les socialistes rédouvrent l’ESS et s’approprient une volonté de transformation sociale s’appuyant sur le changement des structures de l’économie. Je ne doute pas que cette démarche neuve aboutira sur une véritable stratégie de développement de l’ESS dans notre département. A l’heure où l’on nous parle à nouveau (et à raison) de politique industrielle, l’ESS propose des outils, et notamment les SCIC (société coopérative d’intérêt collectif, une forme de coopérative permettant par exemple aux différentes parties prenantes d’un secteur de s’organiser démocratiquement), dont on n’a pas encore exploré toutes les potentialités.
A Arras, de nombreux atouts.
Arras a une carte à jouer. En tant que capitale politique et administrative du Pas-de-Calais, notre ville accueille encore de nombreux sièges territoriaux d’institutions de l’ESS (assurances, banques, mutuelles…). D’après l‘observatoire régional de l’économie sociale et solidaire , sur le territoire de la CUA, l’ESS représente 13% des employeurs et 11,5% dut total des emplois. Le savoir-faire est donc là, il ne demande qu’à être partagé et diffusé au reste de l’activité économique. Combien d’entreprises fragilisées par des actionnaires trop gourmands pourrait être transformées en coopératives et redéveloppées ?
Combien d’entreprises dont les dirigeants s’apprêtent à prendre leur retraite pourraient être transmises à leurs employés? Combien de nouveaux emplois pourraient être créés par un vrai soutien local à cette forme d’entreprenaria t? Nous avons le devoir d’essayer.
Antoine Détourné

