Quand l’actualité rend hommage à Pierre Bourdieu…

Jaurès disait: « Le courage, c’est d’aller chercher la vérité de la dire ». Je ne suis pas sûr qu’il existe LA vérité, mais je pense que la méthode est la bonne. Pour viser juste, il faut chercher ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas autour de sa cible. Et souvent, il faut s’aider du travail de celles et ceux dont le travail est d’analyser, d’examiner et de mettre des mots sur des sensations et des intuitions. On me dira, « c’est un truc d’intello tout ça, le terrain il n’y a que ça de vrai ». Pour moi, il ne faut pas opposer les deux: sans recul on ne peut pas prendre de hauteur, et donc mieux voir d’où l’on vient, où l’on est et surtout où l’on va; sans avoir les pieds sur terre, on finit par être en apesanteur et comme dirait Henri Emmanuelli « Etre dans l’air du temps, c’est l’ambition des feuilles mortes ». Donc, pour revenir à la méthode de Jaurès, il y a des sociologues, des économistes… qui comptent dans un parcous militant, qui servent de référence, qui aident à comprendre le monde pour mieux se l’approprier et mieux tracer son destin. Pour ma part, sans oublier d’être critique, j’ai beaucoup d’admiration pour le travail de  Pierre Bourdieu un sociologue dont on vient de commémorer les 10 ans de la disparition. Pour résumer (vraiment résumer), Pierre Bourdieu a consacré son travail scientifique à décrypter les mécanismes de la domination et de la contrainte, à dévoiler les rapports de forces qui existent à différents niveaux de notres société, à débusquer la violence symbolique qui souvent légitime cette domination. Si les politiques ne dénoncent pas ce qui est injuste, les abus d’autorité, les ineptes justifications des injustices, les soumissions intériorisées, ils font alors le choix de renoncer à s’y attaquer, ils font le choix de délaisser celles et ceux qui les subissent, et donc de les placer dans une situation où il ne le reste que le silence de l’humiliation ou la révolte pour la destruction. Bref, 10 ans après sa mort, Pierre Bourdieu est plus que jamais d’actualité.

Je ne vais pas tenter de vous expliquer ce qu’il disait (des gens ont écrit de bons bouquins là-dessus, et le font bien mieux que moi), juste vous donner quelques exemples des outils qu’il a créés pour mieux comprendre ce monde (et le changer).

  1. La violence symbolique, c’est-à-dire cette violence ressentie qui consiste à faire comprendre aux plus modestes qu’ils ne valent rien pour créer de l’auto-censure: la meilleure illustration, c’est la phrase de Jean-François Copé, « en dessous de 5000 euros {d’indemnité par mois pour les députés}, on attirera que des minable ». En gros, les 90% de Français qui gagnent moins de cette somme sont des minables ou alors 90% des Français ne sont pas capables d’être députés, et donc la politique ce n’est que pour les diplômés bac +18…. on est dans l’ultraviolence symbolique, tout comme quand Séguéla dit que si à 50 ans on n’a pas de Rolex on a raté sa vie.
  2. Les mécanismes de légitimation de la domination. Les dominants cherchent toujours à légitimer leur domination en faisant en sorte que leurs pratiques soient considérées comme les « bonnes pratiques ». C’est ainsi par exemple que la sélection sociale à l’école est masquée par des épreuves qui visent à détecter les codes des classes dominantes que les enfants des classes modestes peuvent difficilemen maîtriser (ils n’ont pas baigné dedans) sans que ces épreuves permettent véritablement d’évaluer les savoir et les compétences. Un exemple? Le concours d’entrée à Sciences-Po où l’épreuve de culture général servait d’épreuve couperet pour les candidats les plus modestes (grosso modo, sous couvert d’épreuve de culture générale, on mesurait la capacité à maîtriser les références culturelle… des catégories aisées de la société et en la matière, il est difficile de rattraper plus de 18 ans d’éducation). Une bonne noouvelle toutefois: la direction de Sciences Po a décidé de supprimer cette épreuve injuste de son concours d’entrée… sous l’impulsion de générations de syndicalistes étudiants (dont j’ai fait partie quand j’étais vice-président du Conseil de direction de l’IEP de Paris). Comme quoi, il ne faut jamais rien lâcher…
  3. La critique de la télévision et de sa capacité à réduire le champ du débat politique (hélas avec la complicité de certains politique), dont Bourdieu disait par exemple « le fait divers fait diversion ».
  4. La critique du néo-libéralisme (dont il fut l’un des pionniers, surtout dans une période où cette idéologie semblait hégémonique après la chute du Mur de Berlin) et de ses conséquences concrètes dans la vie quotidienne des gens: il y a consacré un pavé intitulé « la misère du monde »
  5. La nécessité pour les intellectuels de prendre position dans le débat politique dont il fut une figure marquante dans les années 90… et dont voici un très bon exemple aujourd’hui: les économistes atterrés

Bref, Pierre Bourdieu continue de m’inspirer au quotidien dans mon engagement, la lecture de ses textes a beaucoup compté dans mon parcours militant et personnel. Le meilleur hommage que je pouvais lui rendre 10 ans après sa mort, c’était d’essayer de montrer la validité de ses analyses et de ses intuitions.

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